Photo © Stéphane Ouzounoff

Par miracle je vis. Mon regard épouse le champ premier de cette vision : la lumière s’arrondissant comme une goutte, accrochée à l’ombelle des cils. Au-delà de l’ornement, mes yeux recueillent ce monde scellé enfin éclos. Par le corps, l’arbre vivant de ma mémoire revendique sa sensibilité au vent, aux saisons, à la sempiternelle présence des morts en moi. Je vis, je vois et je suis. Je participe à l’avènement de chaque instant : cette table où le livre ouvert balbutie une présence, la discrète fissure dans l’encadrement de la fenêtre et l’irrégularité du voile qui me sépare de l’autre pièce.

 

L’ombre à côté n’est qu’un défaut de lumière, ou plutôt la preuve d’une présence. Quelqu’un vient. Je viens à moi. Ce que je suis est cette œuvre à venir, commencée dès le sein maternel, irriguée par les âges, les cœurs pleins, l’ambre de la chaste connivence avec l’éros remis sur le métier. Mon métier est de vivre et je suis née pour relier.

 

Morina Mongin, Les Mains sauves, prologue.

 

 

faire et exister

l’âme les unit

celle du sens

toute attentive

un cœur toujours battant

grâce au métier

une justesse farouche

dévouée obstinée

il s’agit de voir

l’avenir à l’avance

dans l’acte engagé

quelque chose se lève

c’est le futur déjà présent

l’œil dessus dessous

voit l’unité

 

Bernard Noël

« Un peu d’ici encore «  (extrait),

avant-poème à Touchez-voir

recueil de Morina Mongin

avec 3 gravures à la pointe-sèche signées Miloslav Moucha,

LRC, Paris, 2018.

 

 

Vivre pour relier, voilà un titre d’exposition en forme de maxime ou de profession de foi ! Morina Mongin, relieur et écrivain, a sollicité une quinzaine de relieurs français et internationaux pour habiller ses deux recueils, La Tête or et Touchez-voir, écrits et publiés au cours de ces deux dernières années. Une sorte de mise en abyme — un relieur fait relier ses livres par d’autres professionnels — et de retrait lui permettant à la fois d’affirmer son statut d’auteur et de porter un regard singulier — large palette de l’étonnement à l’admiration — sur la perception de ses textes par les relieurs invités à exposer à la librairie Busser. Il est passionnant d’observer comment différents artisans d’art restituent le contenu d’un même texte, son sens et son ambiance, toujours en harmonie avec l’élégance et la délicatesse de l’auteur des ouvrages.

 

Marie Akar, Art et Métiers du Livre n°331, mars-avril 2019, p. 15 (extrait).