Miloslav Moucha  

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Triptyque Moucha

Portrait de Miloslav Moucha à Onen Svet | Grand fusain sur toile du cycle Bereshit | Huile sur toile 195 x 130 cm | Huile sur toile 162 x 130 cm | Triptyque d’huiles sur toile (Courtesy M.M.)

Je retrouvai la trace de Miloslav Moucha à l’automne 2012, après avoir relu l’ouvrage qui récapitule son parcours Au fil du temps, publié en 2000 aux éditions Arbor Vitae. Bisontine d’adoption comme lui, vivant plus longuement à Paris, je le croyais en Bohême lorsque par nécessité intérieure, je lui écrivis quelques lignes afin de nous rencontrer. J’allai le voir à son atelier des Lilas, portant contre moi ma fille qui venait de naître. Son œuvre, à laquelle j’accordai un sens qui me transperçait les yeux (le corps par les yeux du cœur), m’avait préparée à côtoyer celui qui écrivit ces mots légendaires au sujet de sa conception, de sa vie intra-utérine et de sa naissance : « Ma mère avait seize ans quand elle me conçut. Mon père ne voulant pas se marier, elle ne trouva rien de mieux à faire que d’aller se jeter à l’eau. Elle fut repêchée par deux ivrognes qui allaient de taverne en taverne en coupant à travers champs. J’ai un dégoût naturel de l’eau et un rapport particulier à l’alcool. »

 

Peintre français d’origine tchèque né en 1942 à Litvínov, Miloslav Moucha a ainsi lié son œuvre à une quête de l’Origine. Arrivé en Paris en 1968, il côtoie les avant-gardes littéraires et artistiques, puis devient professeur de dessin aux Beaux-Arts de Besançon. Ses premières interventions plasticiennes ainsi que ses études phénoménologiques sur les formats interrogent les conditions d’apparition du visible : « Un trait est toujours l’abstraction de quelque chose de concret dans l’espace. En dessin, il peut marquer la limite entre une surface plane et une cloison. Parfois, il peut, grâce à un certain modelé, créer une illusion de volume. » L’abstraction découle d’une réalité éloquente : « Un soir de pluie, au mois de mars 1969, je me promenais dans la périphérie de Besançon. J’ai vu un arbre, et dans sa couronne, des cercles concentriques lumineux et scintillants. Un réverbère, derrière cet arbre, diffusait de la lumière. Je connaissais, comme tous les écoliers, ce phénomène physique et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il s’agissait là d’un miracle. À ce moment précis, j’ai eu le sentiment que la géométrie était à la fois outil de la création du monde et le signe révélateur de sa conception. »

 

Alors que d’autres continuent leur « déconstruction » de la peinture, Moucha se retrouve, comme Malévitch avant lui devant le carré blanc sur fond blanc, face à une traversée du visible plutôt qu’à un mur. Son corps s’extrait de l’atelier et s’engage dans une renaissance « en marche ». Le chemin de Compostelle a initié dans son œuvre des cycles inspirés de la Bible (cycle de Saint Jean, cycle du Cantiques des Cantiques), où la ligne, le rythme et la couleur animent de façon essentielle la toile : « Dans une église espagnole, je ne me rappelle plus laquelle ni où, je vis une belle grille médiévale en fer forgé recouverte d’une simple peinture à l’huile jaune. Ce n’était pas une première couche, le fer était intégralement recouvert de peinture. Le contraste entre la douce pénombre qui régnait dans l’église et la grille jaune m’envoûta — le présent. »

 

L’exposition que la galerie Laure Roynette (Paris, du 12 mai au 19 juin 2016) consacre à ses peintures des années 1978 à 2015 s’intitule « À partir d’un point », en référence au tableau Point-supposition — une œuvre figurant un point sur fond blanc. De ce point qui apparaît sur un fond mouvant se diffuse la concentration du regard pleinement incarné. Là où la visée phénoménologique relève l’expérience picturale d’un Mark Rothko en prière, Moucha ne peint rien d’autre que ce qui vient : un point bleu qui semblait noir. « Bleu(e) » comme la Madone noire », « Bleu(e) comme la nuit noire » précise t-il. Un simple point revient au reste du monde, étrangement suscité par ces vocables féminins de « Madone » et de « nuit » dans la bouche de Moucha. Point de départ vers une possible peinture, le Point-supposition fait dialoguer le fond abstrait et indéterminé de la toile avec une figure de cellule en expansion. Alors que Barnett Newmann peint le geste du Créateur par une verticale qui sépare (son fameux Zip), Miloslav Moucha enlace notre regard dans un fascinant tourbillon.

 

Graveur et éditeur de livres d’artiste, Moucha a vécu, en plus de quarante années de gestation, dans une intense familiarité avec la source même du créé. Ses Carnets d’été à Onen Svet (1995) sont une merveille de prosaïsme sacré : « Cette année est placée sous le signe de l’absence de vent (…). La perception commence avec l’inspiration et l’expiration conscientes, de là l’importance du format du tableau. Son organisation dépend du long et du court, du clair et du sombre, du flou et du net, de l’horizontal et du vertical, du vide et du plein. Cela est valable pour la peinture, la danse, la poésie, la musique, la sculpture, la médecine, le coït, la croissance des radis, les battements du cœur. C’est la raison pour laquelle je pense que l’ornement est la première expression de la connaissance. »

 

Quels contours pour une épiphanie ? Miloslav Moucha répond par la géométrie. Premier mot hébreu de la Genèse qu’André Chouraqui traduit par « en tête », le cycle Bereshit nous invite à passer un seuil, qui peut être celui de la naissance. Ces grands fusains sur toile nous rendent présent la mise au monde de notre monde. Arrimés au récit, les motifs du Bereshit prennent corps dans plusieurs livres. Les bois gravés imprimés en noir puis en couleur, redisent la fascination du peintre pour ce lieu où le point se dilate, prend l’envergure d’un monde, création continuée aux confins du visible. L’attrait de Moucha pour l’expérience tangible de la lecture fait de sa création le terreau d’une parole poétique. Née du silence et faisant fond sur une vision objective (celle du corps qui par la main prend patiemment possession de la toile), la poésie de Moucha est aussi irriguée par une mémoire de la nature. C’est ainsi que je découvris chez lui, discrètement accrochée entre le blanc primordial d’un lit et un puits de lumière, le minuscule tableau d’une botte de paille, dorée et radieuse comme l’été.

 

Dès que possible et parce que les grands formats dans lesquels il s’immerge ne tiennent pas dans son atelier citadin, Moucha prend la route pour Onen Svet, un lieu-dit qui en tchèque signifie « l’au-delà ». Les paysages autour de sa maison en Bohème deviennent le théâtre d’un sacrifice familier. Ces toiles ayant pour sujet la forêt lient les feux nocturnes à l’arbre vivant et vibrant sur sa tige comme le souvenir d’une ligne. La couleur souveraine, accueille ici et là, dans la dilation de son apparition, des touches flottantes, glissées entre les plis. L’arbre rouge, sujet d’un film qu’Antoine de Roux consacra au peintre, est un et multiple à la fois.

 

Un jour que je me promenai avec lui sur les hauteurs de Vauhallan (nous allions choisir ensemble les tableaux d’une religieuse bénédictine, Mère Geneviève Gallois, artiste peintre et maître verrier, en vue d’une exposition à Paris), je découvris parmi les arbres émondés au bord des routes les branches simplifiées que Moucha appelle lui-même, non sans humour, ses « spaghettis ». Je compris que l’abstraction naît chez lui d’une acuité surgie de la marche et de l’inhabitation par la peinture, en soi et hors de soi. Que dire alors de la couleur qui cèle au premier coup d’œil le fond vivant et secret ? Qu’elle est paradoxalement en sa surface un mouvement sur elle-même, aspirée vers l’intérieur : un seuil habité.

 

Il est fascinant de considérer dans la présence de l’arbre, hôte et ordonnateur du premier jardin, le signe d’un partage : arbre de la connaissance du bien et du mal, dont il convenait de ne pas manger le fruit en Genèse, mais que le Christ récapitule dans l’arbre de la croix à l’Apocalypse, où cette révélation du bien et du mal prend son sens, son poids, son corps et embrasse sa rédemption. Les grands polyptyques cadrent au plus juste un feu d’or, une pierre levée, un tombeau ouvert. Au moment de vivre l’enjeu de la création dans sa peinture, Moucha naît à lui-même et offre au pèlerin des jours et des nuits la vision d’une demeure en terre que le ciel a rejoint.

 

Morina Mongin, relieur, vit et travaille à Paris. Elle fut commissaire de l’exposition Bereshit, La Genèse selon Miloslav Moucha qui s’est tenue du 4 au 17 juin 2013 à la chapelle Saint-Symphorien de l’église de Saint-Germain-des-Près, dans le cadre du Festival Biblique de Paris.

 

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