Dans l’atelier de Picasso  

Luigi Castiglioni — 2016

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Dans l’atelier de Picasso, Jaime Sabartès, Fernand Mourlot, Paris, 1957, relié par Luigi Castiglioni, plein box doublé et gardes velours, décor de mosaïques incisées en relief et à niveau, titre mosaïqué (photo © Luigi Castiglioni)

Dans l’atelier de Picasso exacerbe le principe du livre de peintre. Invitation à franchir le seuil d’un lieu intime consacré à la création, le livre désiré par Fernand Mourlot — dont les ateliers d’impressions lithographiques ont largement contribué à la naissance d’un genre — offre des lithographies originales de Picasso, mêlées à des reproductions qui, ensemble, concrétisent la présence du lecteur comme spectateur au sein de l’atelier. 

 

La poignée de main de Jaime Sabartès, ami et secrétaire de Picasso, « (ouvrant) la porte » à Fernand Mourlot, est à la fois théâtrale, intense et authentique. Celui qui endosse, à la demande de Mourlot éditeur, le « je » propice au dialogue, offre sa « présence médiatrice » dès les premières lignes à l’admirateur qui tourne les pages du livre où il est lui-même mis en abyme. « Ce livre fait office d’atelier », ne manque pas de souligner Sabartès — en élaborant un jeu liminaire de doubles et de miroirs par lesquels il nous sensibilise au dualisme que la magie de l’œuvre réconcilie : corps et âme de Picasso sont unifiés dans cette « exposition de ses œuvres » au sein du livre. Il souhaite donner aux visiteurs accès à « la contemplation pure et simple » — rien de moins.

 

Le vocabulaire philosophique, voire mystique (jusque dans le terme de « parabole ») contraste avec une approche pédagogique très terre-à-terre : celle de mettre en présence l’homme Picasso avant d’en approcher l’œuvre. La reprise de la généalogie picassienne serait redondante ou anecdotique sans cette insistance sur une recherche de la vérité, concernant notamment la liste « fantastique » des prénoms de l’artiste : Pablo, Diego, José, Francisco de Paula, Juan Nepomuceno, Crispiniano, de la Santisima Trinidad. Pourquoi une telle insistance sur le nom et la naissance de Picasso, si ce n’est pour faire de sa personne (et de son œuvre) un moment initial pour l’histoire (de l’art) ? L’habilité de Sabartès consiste à écrire un préambule familier pour éloigner le soupçon d’hagiographie. 

 

Les treize pages concernant la généalogie de Picasso (élégamment ponctuées de quatre reproductions extrêmement fines et parlantes au regard du texte : 1/ un joueur de flûte dans le style académique endormant un personnage féminin aux membres puissants 2/ une femme assise sur une chaise (et s’y confondant), plutôt cubiste, au corps et au visage violentés par les coups de pinceaux 3/ un oiseau classique mais au duvet vivant et animé comme un messager du printemps 4/ un soleil minimaliste, agrémenté d’un minuscule visage en son centre) sont là pour souligner l’ascendance noble (voire royale) du peintre. Toute ressemblance avec la généalogie du Christ est indiscutable…

 

Ce n’est que page 36, soit au tiers du livre, que l’approche proprement artistique de l’œuvre est mise en lumière. Sabartès n’hésite pas à parler du « meilleur accueil spirituel » au sujet du livre/« musée (…), atelier de Picasso (…), collection et (…) maison amie » qu’il continue d’introduire. Insistant sur les qualités factuelles du présent ouvrage (« ce livre est une collection d’œuvres expressément choisies par l’artiste lui-même (…), reproduites en couleurs avec la plus grande fidélité et dans leur format original »), Sabartès parvient peu à peu au cœur du cas Picasso : le côté démesuré, excessif, passionné (espagnol) de l’artiste — que Sabartès résume par son « esprit de contradiction », cohabitant pourtant chez l’artiste avec « les sens de l’équilibre, l’exactitude, la correction et la mesure qui caractérisent la culture française ». Tout l’enjeu des pages suivantes est de percer quelque peu le mystère Picasso.

 

Nous pourrions retenir cette expression de Sabartès concernant l’approche picassienne de l’art : « observateur imperturbable, (Picasso) met son âme dans ses yeux et sa pensée dans son regard ». La comparaison des toiles de Picasso avec la toile d’araignée — emprisonnant dans sa trame, pour s’en libérer, une vision qui le tourmente — pose l’artiste en observateur de ses propres œuvres à travers nos réactions, passant l’objectivité de sa création au filtre de nos expériences subjectives. L’art de contempler devient pour nous un art libérateur, directement abouché à la naissance même d’une vision affranchie de l’habitude de regarder sans voir. Nous sommes conviés à voir non seulement au-delà des apparences mais à travers l’intelligence et les mains d’un homme au regard sans cesse en mouvement— sollicité et élu.

 

Toute la seconde partie du livre où Sabartès rapporte ses échanges spontanés avec Picasso est de loin la plus réjouissante et subtile. Une alchimie évidente unit les deux hommes — amis et compatriotes. Les grandes questions de l’erreur, « espérance du lendemain », de l’effort, la définition picturale de la nature, du portrait, la mise en contexte des jaillissements-réponses de Picasso confèrent à la fin de l’ouvrage une saveur sans égale, propice à nous rendre réellement présent l’artiste aux sens plus qu’en éveil. Sabartès nous fait toucher à la source de l’inspiration picassienne : l’oubli de soi. Cultivé mais prompt à vivre l’instant présent, éduqué mais habile à se soustraire aux règles, Picasso a, dès l’anecdote que rapporte Sabarrès sur l’enfant qui « pour regarder ce qu’il avait devant lui, (…) n’écoutait ni entendait », nous donne à goûter l’«état de grâce (…) essentiel à la communion avec la vérité ».

 

La « foi en l’art » de Picasso lui permet de franchir les barricades imposantes du passé, mais avec le secours de la loi : « parce qu’il connaît toutes les lois de l’art, (Picasso) a le droit de dire ce qu’il pense de l’art et de la loi que soutenait le peu de foi des artistes de notre temps ». Sa veille imaginative le rend presque devin — créateur d’une vision essentielle, habile au dialogue et à la re-création. L’exemple des Ménines est éloquent.

 

En guise de clôture à ce livre qui se veut interactif avant l’heure, Jaime Sabartès convoque la personne de « Monsieur X », directeur d’une revue d’art. À la question de savoir si Picasso pourrait parlait d’Ingres, Sabartès laisse à chacun la compréhension du génie d’Ingres via l’œuvre de Picasso. L’écho d’un arrière-pays, personnel et éminemment universel, dévolu aux arts plastiques, rend toute relation aux lettres et la création décisive dans notre rapport à la vérité, aux manifestations de la vie et à l’être.

 

Morina Mongin a écrit cet article pour la présentation de la reliure de Luigi Castiglioni sur Dans l’atelier de Picasso lors de sa tournée américaine l’été 2016.

 

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