Luigi Castiglioni

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La peau Krause est un procédé permettant une texturation abstraite et colorée des peaux destinées aux mosaïques de cuir. La combinaison des motifs et des films colorés fait main (traitement en sfumato) permet de créer des paysages de cuir vibrants et délicats.  L’article ci-dessous a été écrit et traduit en collaboration avec Luigi Castiglioni pour la revue The Canadian Bookbinders Guild Magazine, novembre 2016.

 

En 2005, j’ai eu l’opportunité de travailler sur des « livres de peintres » édités à l’aube du vingtième siècle par François-Louis Schmied. Peintre, graveur sur bois, imprimeur, éditeur, illustrateur et relieur, cet artiste français d’origine suisse né en 1873, est considéré comme une figure majeure du mouvement Art Déco. Pour le « jeune » relieur longtemps autodidacte que j’étais, le seule voie possible pour offrir un écrin ajusté au raffinement de ces livres fut de me placer dans une posture de service. Par mes reliures, il s’agissait moins de « devancer » l’expérience esthétique et littéraire proposée par les titres de Schmied que d’en « prolonger » la richesse et la beauté.

 

François-Louis Schmied consacrait entre deux à six ans à l’élaboration de chaque ouvrage. Maîtrisant tous les métiers du livre, il a déployé à l’extrême la technique du camaïeu en usage dans la gravure sur bois afin d’obtenir des illustrations en couleur, délicates et vivantes comme des monotypes. Une seule illustration nécessitait parfois jusqu’à quarante passages d’impressions !

 

Comment, confronté à des ouvrages d’une telle force, déployer ma créativité (et une certaine liberté) ? Non pas dans le minimalisme ambiant. J’ai senti que je ne devais pas fermer les yeux sur ma fascination pour ces illustrations… Comme Schmied qui avait perdu un œil après la guerre, j’ai décidé de me concentrer sur la bataille à mener (ouvrir l’œil et le bon) : elle serait pour moi, comme elle l’avait été pour lui, technique !

 

Les quelques sessions passées au « Centro Del Bel Libro » en Suisse à Ascona m’ont convaincu que le salut viendrait des techniques de mosaïques traditionnelles (en creux, à niveau, en relief), par lesquelles surgiraient peut-être rythme, animation et profondeur dans la décoration des plats. Mais ce ne fut pas le cas. Les textures, les coloris limités des peaux, ne pouvaient être compensés par l’ingéniosité des découpes et la composition. J’étais déterminé à honorer ces camaïeux vibrants par lesquels Schmied a su rendre compte d’une aube naissante, de la mer mouvante, de la palpitation dorée de l’air quand les collines, les rochers, les feuillages sont tout entiers gorgés d’une paix estivale.

 

Les perspectives changèrent grâce à l’arrivée dans mon atelier d’une presse « Krause », qui donne son nom à la « peau Krause », cette technique décorative sur laquelle je travaille depuis près d’une dizaine d’années. J’ai acquis cette vieille machine à pression manuelle servant pour les décors à chaud par instinct patrimonial (elle allait être détruite). Appelée « Vergolde-Prage-Farbdruckpressen » en Allemagne, « presse à balancier » en France et « trancia a caldo » en Italie, « arming press » dans les pays anglo-saxons, cette machine servait à la réalisation de décors assez complexes, dont l’esthétique riche et flamboyante firent les grandes heures de l’édition semi-industrielle (souvenez-vous des couvertures en percale rouge des romans de Jules Verne, réalisées par Hetzel).

 

Comme pour la gravure sur bois, les différents motifs et couleurs en présence naissent de la combinaison de plusieurs matrices ou plaques : une pour chaque passage. Cette similitude me poussa non seulement à envisager une utilisation renouvelée d’une technique ancienne, mais surtout à réfléchir sur la façon d’apporter une touche originale à un procédé lié à la reproductibilité. À l’instar de la photographie qui modifia le rapport à la peinture, je devais surmonter une certaine « mécanique » et  faire de mon appropriation de la presse à balancier le terreau d’un vocabulaire plastique singulier, qui à défaut d’être l’expression de mon propre langage, serait celui, tant admiré, de Schmied.

 

L’idée fut de réaliser des matrices pour imprimer des motifs sur les peaux servant aux mosaïques. Les plaques en usage pour l’impression au balancier sont habituellement en bronze — un matériau qui d’une part peut être gravé avec subtilité et qui d’autre part offre une grande résistance à la chaleur : sa dureté se complète par une durabilité permettant un usage répété, voire intensif. Cependant, la réalisation de ces matrices en bronze sont complexes du fait même de leur qualité, et leur coût trop élevé.

 

Heureusement pour moi, j’eus connaissance d’une technique de photogravure sur plaque de magnésium — matériau plus « tendre », mais si sensible à la chaleur que son usage ne pouvait guère être répété. Cela convenait cependant à mes projets et surtout son coût se révélait plus raisonnable. Il ne me restait plus qu’à créer des clichés adaptés à la décoration souhaitée. M’inspirant des illustrations de Schmied, je réalisai des textures irrégulières avec des effets de matière sur ordinateur via les programmes Photoshop et Freehand. Je passai commandes des plaques auprès d’un artisan spécialisé disposant d’une machine à créer les matrices. Les premières plaques n’étaient cependant pas assez profondes pour rehausser les détails du dessin. Mais après plusieurs essais (en modulant l’intensité de la morsure à l’acide), je parvins à des matrices assez subtiles.

 

Ma recherche d’une palette de cuirs permettant de complexifier mon travail de mosaïques prenait bonne tournure. Je construisis des corps d’ouvrages constitués souvent de deux (voire trois) cartons collés « en sandwich » afin de niveler plus aisément mon décor : trouver les différents niveaux à creuser, incruster, combler, ajuster, bomber, ou surélever devient (presque) un jeu d’enfant. Il est intéressant de songer que la « texturisation » des peaux en vue de bâtir un décor figuratif me rapprochait dans le détail de la peinture… abstraite. 

 

Les plaques fabriquées sont « élémentaires » au sens premier : des motifs de ciel (la multiplicité des nuages, comment le vent est suggéré, les oraisons de la lumière), de mer (apparente paix, flottaison), de terre (grenue ou fine comme du sable) et de feu (dansant, dévorant). Par la suite, la fixation des plaques d’impression sera très simple : fine couche de colle blanche, qui adhère parfaitement à la plaque chauffée, et qui sera retirée tiède au couteau de cuisine.

 

La couleur, qui est l’œser habituellement utilisé en reliure pour le titrage, se dépose sur la peau grâce à l’action combinée de la chaleur et de la pression (entre 100 et 140 degrés pour qu’elle adhère parfaitement). La peau de départ, qu’elle soit naturelle ou traitée au chrome, affinée entre 0,3 et 0,5 mm puis doublée de papier japon (avec un temps de séchage de plusieurs heures avec papier absorbant entre deux cartons sous poids) est comme subtilement gravée à la gouge. Les empreintes de la plaque et la délicate superposition des couleurs, des brillances, me rapprochèrent de plus en plus de la vibration picturale recherchée.

 

Le désir de « peindre » avec la Krause, me poussa à fabriquer moi-même mes couleurs. Affleurent ainsi non plus seulement les couleurs disponibles d’œser industriel, mais aussi des mélanges d’aniline à l’alcool, délicatement mêlées ou s’entrelaçant à la surface de films qui furent transparents.

 

C’est ainsi que je réalisai des peaux uniques et impossibles à reproduire à travers un procédé typiquement sériel.

 

Les nuits passées à « Krauser » font partie de mon rythme créatif. Une centaine de peaux sont ainsi préparées, agencées par gammes chromatiques et rassemblées dans la pièce dédiée à l’impression au balancier. Gardant en tête les motifs dont j’ai fait gravé les plaques, je m’élance : le cuir est le fond coloré sur lequel le motif de la plaque détermine un sillon, une rêverie, exalté par le dialogue avec la couleur du film. Comme lors des procédés d’impression typiquement artistique (linogravure, taille-douce, lithographie, etc.), la pression, l’encrage et ici la chaleur, le nombre de passages, sont des données essentielles, mais la prédisposition à l’accueil, le « kairos » est un élément non négligeable. Chez moi le « kairos » prend souvent les contours de la musique contemporaine !

 

Il est curieux de voir comment par trois fois, en amont de la mosaïque constituée qui dans un quatrième temps fonctionne en vocabulaire plastique renouvelé, je suis intervenu sur des supports de l’imagination. 1/ La composition décorative (justifiée par la personnalité forte du livre) suscite des visions, une ambiance. Un décor est envisagé, des plaques de textures sont gravées. 2/ Par l’émergence d’une idée cherchant sa visibilité, puis sa matérialisation en surface, des peaux sont sélectionnées (grains, coloris), en relation à des couleurs de film œser. 3/ Par la chaleur et la pression dispensée sous la presse à balancier Krause, l’alchimie a lieu, la texture des peaux est le fruit d’une technique et d’une alchimie artistique née de véritables instants de grâce. 4/ Le décor mosaïqué sera exécuté avec les peaux les plus expressives, suivant un dessin très précis.

 

Sur des reliures de moindres dimensions, le procédé de la peau Krause peut être utilisée en plein pour une couvrure ou des gardes. Leurs dimensions maximales d’impression sont de 45 x 30 cm. C’est le sens de mes recherches actuelles : cette technique peut-elle étendre sur toute une couvrure la poésie inhérente à l’empreinte du rêve ?

 

Bien conscient que cette approche au premier abord « mimétique » soulève  quelques critiques (qu’en est-il de ma vision personnelle d’artiste, en un mot suis-je capable de réaliser des reliures « originales »), je considère que les dix ans passées à déployer cette technique est une clef pour l’avenir. L’attitude qui consiste à parfaire toujours plus ses qualités de façonnier avant de s’enorgueillir d’un style, m’a permis de patienter aux portes de la reliure contemporaine.

 

Grâce à la confiance de nouveaux collectionneurs qui me proposent des livres d’artiste du vingtième siècle (il s’agit souvent de poésie), je me découvre animé du désir toujours plus grand d’offrir à mon art la mesure d’une personnalité. 

 

Luigi Castiglioni (né en 1968) est devenu relieur après des études de musicologie. D’abord autodidacte, il ouvre son atelier Anonima Amanvensis au centre de Rimini en 1999. 

L’exigence de perfection le pousse à suivre un enseignement intensif au « Centro Del Bel Libro » à Ascona de 2001-2005, puis il ouvre un second atelier, à la campagne. Il relie les ouvrages réalisés par François-Louis Schmied. Cela va marquer durablement son style. 

Depuis 2014, Luigi Castiglioni honore des commandes de bibliophilie contemporaine dans la grande tradition française.

 

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